L'élection présidentielle en Colombie dépend de l'escalade du conflit interne et des préoccupations sécuritaires.
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La Colombie se trouve à un tournant critique, son élection présidentielle à venir étant fortement assombrie par un conflit interne qui s'intensifie et devient de plus en plus brutal. L'influence omniprésente des groupes armés illégaux, la résurgence de la violence et l'impact profond de décennies de guerre civile ont placé la sécurité au cœur du débat national, façonnant l'opinion des électeurs et définissant les visions diamétralement opposées des principaux candidats. Cette élection n'est pas seulement un affrontement de programmes, mais un référendum sur la manière dont la nation affrontera le spectre persistant de la violence qui hante sa population depuis des générations.
Les témoignages personnels qui parviennent du front de ce conflit dressent un tableau effroyable. Edilma Martinez Flores, s'exprimant depuis un centre de soutien aux personnes déplacées à Bogotá, raconte une expérience glaçante : « Mon frère a été assassiné pour avoir refusé de payer une rançon… devant ses enfants. » Sa famille a été contrainte de quitter sa maison en périphérie de Cali après que des groupes criminels armés ont lancé des ultimatums, menaçant de violence les habitants qui refuseraient de partir. La distribution de tracts et le placement subséquent d'explosifs le long des voies d'évacuation soulignent le caractère organisé et impitoyable de ces groupes, ne laissant aux communautés d'autre choix que la fuite, abandonnant leurs moyens de subsistance et leurs maisons.
Le sort d'Edilma est loin d'être un cas isolé. Le spectre de l'insécurité est devenu la principale préoccupation de nombreux électeurs colombiens à l'approche des élections. Le conflit qui ravage le pays depuis six décennies, impliquant un réseau complexe de groupes armés, l'État et les cartels de la drogue, a fait des centaines de milliers de victimes. Cependant, ces dernières années ont été marquées par une intensification inquiétante, les groupes armés illégaux ayant quasiment doublé leurs effectifs au cours des cinq dernières années. Cette montée en puissance inclut des factions dissidentes des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), de l'Armée de libération nationale (ELN) et du puissant Clan del Golfo. Ces organisations ont systématiquement étendu leur contrôle territorial sur les zones rurales, essentielles à des activités illicites telles que le trafic de drogue et l'exploitation minière illégale.
Voies divergentes vers la paix et la sécurité
Les candidats à la présidence proposent deux approches fondamentalement différentes pour lutter contre cette violence enracinée. La campagne elle-même a été marquée par de nouvelles tragédies, notamment l'assassinat d'un candidat à la présidence, de nombreux homicides, enlèvements et attentats à la bombe, accentuant l'urgence de la situation.
Le sénateur Iván Cepeda, figure de proue de la gauche, est largement considéré comme l'architecte de la stratégie de « paix totale » de l'administration actuelle. Cette approche privilégie le dialogue et la négociation avec les groupes armés. Ses détracteurs affirment que cette stratégie a échoué, permettant à ces groupes d'exploiter les cessez-le-feu et de consolider leur pouvoir. À l'inverse, ses partisans estiment que ces négociations sont essentielles pour éviter de nouvelles pertes humaines et ouvrent la voie à une désescalade. L'implication passée de Cepeda dans l'accord de paix historique de 2016, qui a conduit au désarmement de milliers de combattants des FARC, confère du poids à son expérience en matière de consolidation de la paix. Il s'engage à poursuivre les « transformations sociales dont le pays a un besoin urgent », tout en promettant un examen approfondi de la stratégie de paix actuelle afin d'y apporter les ajustements nécessaires.
Son principal adversaire est Abelardo de la Espriella, un homme d'affaires et avocat conservateur surnommé « El Tigre » (Le Tigre). De la Espriella, qui possède également la nationalité américaine, a reçu le soutien important de l'ancien président américain Donald Trump. Ses meetings de campagne sont souvent marqués par le port de maillots de l'équipe nationale colombienne de football par lui et ses partisans, une tactique qui lui a valu des accusations de politisation de la part de la gauche. De la Espriella prône une ligne beaucoup plus agressive, proposant la construction de dix « méga-prisons » pour les membres de gangs, une répression militaire massive et l'arrêt immédiat des négociations avec les groupes armés. Il a juré d'affronter directement ces organisations, déclarant : « Tout criminel qui ne se rendra pas sera éliminé. »
Déplacements forcés : une crise qui ressurgit
L’impact de ce conflit qui s’intensifie est illustré de façon frappante par la forte augmentation des déplacements forcés. Isabelita Mercado Pineda, conseillère gouvernementale pour la paix, les victimes et la réconciliation à Bogotá, signale une hausse vertigineuse de 300 % des déplacements forcés entre 2024 et 2025. « Nous n’avons pas connu de déplacements de cette ampleur depuis vingt ans », a-t-elle déclaré, soulignant la gravité de la crise actuelle.
Plusieurs facteurs contribuent à cette tendance alarmante. La production croissante de cocaïne alimente les caisses des groupes armés, leur permettant ainsi d’étendre leur territoire. Le vide laissé par la démobilisation des combattants des FARC en 2016 n’a pas été comblé de manière adéquate par les forces de l’État, créant un terrain fertile pour que ces groupes réaffirment leur influence. Par ailleurs, Mercado Pineda souligne une lacune perçue dans la stratégie gouvernementale, qui, selon elle, offre trop d'incitations (« carottes ») sans mesures coercitives suffisantes (« bâtons ») pour dissuader les activités criminelles.
Le centre de soutien aux victimes à Bogotá illustre concrètement l'ampleur de ce défi humanitaire. Erin Gamboa, originaire de la région du Chocó sur la côte Pacifique, a partagé le récit poignant de l'enlèvement de son demi-frère par des guérilleros des FARC, sans aucun contact avec lui depuis. « Ma région est un véritable champ de bataille ; les bandes criminelles se disputent le territoire », explique-t-il, décrivant les conflits permanents entre paramilitaires, guérilleros et factions des FARC qui se disputent le contrôle des zones riches en exploitations minières illégales et en routes de trafic de cocaïne.
Un couple souhaitant garder l'anonymat a raconté comment leur petite entreprise de livraison de repas a été victime d'extorsion. Un homme, se réclamant des FARC, a exigé 5 millions de pesos (environ 1 500 dollars américains) de leurs enfants. La femme, en larmes, a décrit la montée en flèche de la criminalité, déplorant qu'« on ne puisse plus sortir en paix ».
Influence internationale et opinion des électeurs
Le soutien apporté à Abelardo de la Espriella par Donald Trump est devenu un point central du débat, la gauche le condamnant comme une ingérence étrangère. Cette intervention survient alors que les États-Unis adoptent une position plus ferme à l'égard des organisations criminelles opérant en Amérique latine. Trump a explicitement lié l'issue de l'élection aux relations futures entre la Colombie et les États-Unis, affirmant qu'une victoire de de la Espriella lui assurerait « le soutien et la force totale des États-Unis », tout en qualifiant Iván Cepeda de « marxiste d'extrême gauche ».
De la Espriella, qui a passé son enfance sur la côte caraïbe colombienne, conserve un soutien régional important. Maria Luisa Sanchez, une amie d'enfance et voisine, le décrit comme un homme qui a « réalisé tout ce qu'il a entrepris dans la vie » et qui possède des « convictions très fortes ». Elle estime que son « caractère » et son « courage » sont précisément ce dont la Colombie a besoin pour lutter contre le trafic de drogue et les activités de guérilla. Sandra Caballero, une sympathisante d'un village près de Barranquilla, partage ce sentiment, soulignant l'engagement de de la Espriella à collaborer avec les États-Unis dans la lutte contre le trafic de drogue et son refus de négocier avec les criminels, une stratégie qui, selon elle, s'est avérée inefficace ces quatre dernières années. Elle a également noté son projet de réforme fiscale visant à stimuler la création d'emplois et à investir dans la sécurité et la santé.
Le vote des jeunes et un appel à un changement profond
À l'inverse, Iván Cepeda a rencontré un vif succès auprès des jeunes électeurs colombiens. L'étudiante Catalina La Grande a exprimé le point de vue de cette génération : « La proposition de Cepeda en matière de sécurité ne se limite pas aux forces coercitives de l'État pour endiguer la criminalité, mais prend également en compte les racines structurelles de l'insécurité : l'absence de l'État, la pauvreté, les inégalités et le nombre important de jeunes appartenant à des groupes criminels. » Cette génération se méfie de la répétition des modèles sécuritaires du passé qui ont fait des victimes sans apporter de solutions durables. Ils prônent une approche de « sécurité négociée », qui concilie la répression d'État et des programmes sociaux solides.
Le lien palpable entre le sentiment national et les expériences collectives était évident, même dans la fan zone lors du match d'ouverture de la Colombie à la Coupe du monde contre l'Ouzbékistan, remporté 2-1 par l'équipe. La jeune électrice Sofía Diaz a exprimé son espoir de voir son équipe et Cepeda réussir. « J'aime les propositions de Cepeda ; il est contre la fracturation hydraulique et s'est battu pour le pays toute sa vie », a-t-elle déclaré, soulignant la convergence de son programme avec ses propres valeurs. L'atmosphère jubilatoire à Bogotá après la victoire, avec les acclamations et le son des vuvuzelas, a offert un bref instant d'unité nationale, soulignant le désir profond d'un avenir cohérent et sûr, que beaucoup espèrent voir se construire grâce à cette élection.
Les défis auxquels la Colombie est confrontée sont immenses et profondément liés à son histoire conflictuelle. Les élections à venir placent les électeurs face à un choix crucial entre deux idéologies radicalement différentes, chacune promettant une voie vers la sécurité. Que le pays opte pour une approche ferme ou plus conciliante, la résolution de son conflit interne demeure la préoccupation majeure, façonnant la vie et l'avenir de ses citoyens. Les résultats de cette élection auront sans aucun doute des répercussions à travers le pays, déterminant la trajectoire de ses efforts pour parvenir à une paix et une stabilité durables.
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